Histoire de l’enregistrement en Iran (2/3)

Deuxième période – De 1906 à 1915 : les premiers 78 tours

Cette période s’ouvre par un événement de première importance : l’arrivée en Iran des représentants de la compagnie anglaise Gramophone suivie de la commercialisation en Iran de la machine parlante « gramophone » à disque 78 tours qui va supplanter petit à petit le phonographe à cylindre.
Malgré tout, le phonographe a continué à être utilisé pendant toute cette période et sûrement plus tard ; en effet, il offrait la particularité de pouvoir enregistrer sur le cylindre, puis de pouvoir immédiatement écouter l’enregistrement, alors que le gramophone ne pouvait que restituer les sons gravés sur des disques de cire au terme d’une chaîne industrielle. Certains musiciens comprirent très vite l’importance que pouvait prendre le phonographe dans leur travail ; Khâleqi raconte comment Tâherzâdeh (1883-1955), le célèbre chanteur de l’époque des Qâjâr, utilisait cet appareil ; il disait : « A l’époque, il y avait un instrument qui s’appelait le ‘’phonographe’’ qui permettait d’enregistrer et ensuite d´écouter ce qui avait été gravé sur le cylindre ». Le prince Hesâmos’Saltâneh possédait un tel instrument ce qui permettait au chanteur de s’enregistrer et de corriger ainsi immédiatement ses erreurs. Le chanteur conclut : « C’est mon meilleur professeur ». Les premières performances de ce chanteur ont été enregistrées par ses amis, entre autres par Hesâmos’Saltâneh, en 1900 (Sepantâ, 1987 : 86).
Les agents de la compagnie Gramophone, et parmi eux le célèbre Maxim Pick, se rendirent vite compte que la vente des gramophones en Iran ne pourrait pas se faire sans la vente de disques de musique iranienne. Aussi, ils entreprirent tout d’abord le projet d’enregistrer sur disque les meilleurs musiciens iraniens. Mais cette entreprise ne pouvait se réaliser régulièrement sans l’accord officiel du Shâh, surtout que la plupart des musiciens réputés étaient des musiciens de la cour royale. Pour ces agents, il fallait donc être reçu par le Shâh, lui offrir un appareil et lui présenter une démonstration de ses performances. Dans le rapport de Maxim Pick à son directeur à Londres (Rajâ’i1994 : 65 à 80), rapport toujours conservé dans les archives de la compagnie E.M.I. en date du 20 avril 1906, on peut trouver : « Rencontrer le Shâh était une affaire extrêmement délicate ; cela nous a pris deux mois avant de pouvoir obtenir une audience. Nous avons enregistré la voix du Shâh et de son ministre ; il voulait tout de suite entendre sa voix ; le Shâh semblait très impressionné et satisfait ; il m’a posé de nombreuses en question en français. Les frères Hampe [techniciens de la compagnie] ont remarquablement réalisé leur travail ».
Maxim Pick a demandé au Shâh de signer le cylindre d’enregistrement, puis a prié le consul des Etats Unis, M. Tyler, qui l’accompagnait, de confirmer l’authenticité de l’entrevue. L’attestation de John Tyler (elle aussi archivée chez E.M.I.), datée du 31 janvier 1906, parle de cette rencontre du 18 janvier 1906 : l’entrevue s’est faite en présence du premier ministre et d’autres grands dignitaires iraniens ; le Shâh fut très amusé par la démonstration et a même affirmé que le gramophone était la meilleure machine parlante qu’il avait jamais vu ; le Shâh a souhaité à la compagnie Gramophone une grande réussite dans sa future carrière en Iran. Maxim Pick offrit alors au Shâh un nouveau gramophone et en même temps lui demanda d’accorder à sa compagnie le monopole des ventes de gramophone et de disques en Iran, puis lui demanda l’autorisation de rassembler des artistes en vue de séances d’enregistrement. Dans son rapport, Pick explique qu’il a présenté en Iran sa compagnie comme la seule compagnie au monde fabriquant des gramophones et des disques ; il mentionne bien d’ailleurs dans ce rapport que cet appareil est une invention américaine et qu’il a caché toute la concurrence qui existait alors en Europe sur ce type d’appareils ; « les gens [les Iraniens] ne savent pas que nous avons aussi des concurrents ». (Rajâ’i1994 : 65 à 80),
Au cours de ce mois de janvier 1906, eurent lieu les premières séances d’enregistrements de la voix du Shâh ; ils aboutirent à la réalisation de cinq disques simple face de 17,5 cm dont deux sont actuellement perdus (GC-2-11000 à 11002). Puis, Maxim Pick obtint le monopole de la vente en Iran par décret royal ou ‘’farmân’’.
Dans le livre de Kinnear (2000 : 6-7), cet événement historique est raconté d’une autre manière. L’enregistrement de la voix du Shâh avait bien été planifié pour impressionner le Shâh lui-même et démontrer ainsi l’utilité de ces machines et leur charme afin d’arranger une concession et un monopole de la compagnie Gramophone pour la vente des « machines parlantes » en Perse. Après plusieurs semaines à Téhéran les frères Hampe (qui sont en fait les deux techniciens cités dans le livret de Rajâ’i et qui étaient attendus par Maxime Pick furent finalement reçus par la Shâh ; au cours de cette audience, ils procédèrent à une démonstration des nouveaux modèles de gramophone et firent quelques enregistrements de la voix du Shâh ; cinq enregistrements furent réalisés le 16 Janvier 1906 dont trois furent répétés et un consacré à un témoignage de la grande qualité du gramophone par rapport aux autres types de « machines parlantes ». Trois de ces enregistrements furent publiés plus tard avec une étiquette verte rectangulaire spéciale et deux portaient la signature du Shâh. L’enregistrement témoin de la société Gramophone ne semble pas avoir été publié mais des copies privées furent promises au Shâh.
Maxim Pick, dans son rapport (Rajâ’i, 1994 : 65 à 80), explique ensuite que, après la publication du farmân donc de l’accord du shâh, il prend contact avec le général Lemaire directeur le l’orchestre royal. C’est ce général français qui était chargé d’emmener les musiciens sur les lieux de l’enregistrement. Pick cherche à établir avec Lemaire un contrat écrit, mais ce dernier n’accepte pas et finalement le général propose un accord verbal contre la somme de 5000 francs et 1 % du montant de la vente des disques ; il fut aussi convenu entre eux d’enregistrer quelques 400 disques. Pick explique alors que Lemaire ne voulait pas payer les musiciens ; aussi, il propose à Lemaire que sa compagnie les paye ; Pick raconte alors que le général Lemaire est alors subitement malade, mais qu’il a réglé immédiatement les 5000 francs convenus.
Cette partie de l’histoire est aussi racontée par Michael Kinnear ; celui-ci explique que à Téhéran, les frères Hampe dépendaient du général Lemaire pour tout ce qui concernait l’organisation des séances d’enregistrement qui se déroulaient au collège musical royal. Le Général Lemaire tomba malade juste après l’arrivée de l’équipe d’enregistrement à Téhéran ; ainsi les frères Hampe étaient mis au chômage en attendant que des arrangements aboutissent pour que d’autres musiciens arrivent sur les lieux de l’enregistrement. Le projet initial était de réaliser plus de quatre cents enregistrement de longueur différente pour lesquels les frères Hampe avaient apporté deux cents cylindres, le reste du matériel devant être envoyé de Berlin. Malheureusement ces matériels restèrent bloqués en Russie à cause d´une grève des chemins de fer.
Pendant son séjour en Iran, Maximl Pick observe avec attention le monde iranien sous ses divers aspects, social, économique, politique ; on trouve par exemple dans son rapport : « … Il y a très peu d’Européens qui vivent à Téhéran … Les iraniens sont une race de commerçants ; ils aiment la musique, la poésie et la danse ; comme les enfants, ils s’étonnent de tout … ». Pick essaie de rentrer en contact avec des hommes d’affaires d’origines différentes (arméniens, zoroastriens, européens) et finalement, il choisit comme partenaire local le riche musulman Hâj Hoseyn Aminzarb ; il faut bien noter ici, que seuls les musulmans avaient le droit d’enregistrer la voix d’une femme. Pick crée donc avec son partenaire une société à Téhéran pour enregistrer chanteurs et instrumentistes.
Les sessions d’enregistrement à Téhéran ont inclus des musiciens savants très renommés à l’époque (par exemple les fils de Ali Akbar Farahâni, Aqâ Hoseyn Qoli et Mirzâ Abdollâh). Pour produire la collection complète de l´ensemble des dastgâh (système modal) sur disques, l’enregistrement des différents modes de la musique iranienne aurait du être poussé beaucoup plus loin, hélas les cylindres de cire sont restés bloqués en Russie.
D’après Kinnear (2000 : 7), quand les disques issus des sessions d’enregistrement de Téhéran furent mis sur le marché en 1906, ils ne rencontrèrent guère de succès, ni auprès des distributeurs, ni auprès du public. Ces premiers disques, d’un diamètre de 17,5 cm, portaient une étiquette avec l’indication ‘‘Gramophone Record manufactured by the Gramophon & Typewriter Ltd and Sister Companies’’.
En raison de ces difficultés et du temps perdu pour mener à bien les enregistrements à Téhéran, la compagnie sentit que son prochain voyage en Perse devrait aboutir ailleurs qu’à Téhéran. La compagnie n’avait pas trouvé non plus un agent de confiance pour la production en Perse, aussi commence-t-elle à négocier avec la société de P.N. Zelgler de Manchester, agent d’import-export, dont le bureau en Perse était situé à Tabriz.
Vers le début de 1907, la Gramophon & Typewriter choisit M.F.W. Emerson comme représentant en Perse, avec un bureau à Téhéran. Emerson s’appuya sur les sociétés de Harpetian et Hovsepian (deux hommes d’affaires arméniens) pour les tâches de distribution en Perse.
D’après Kinnear (2000 : 7), les ventes de la Gramophone étaient très faibles en Iran. Vers 1908 on s’est aperçu que les meilleurs enregistrements de la Gramophone avaient été piratés. Ils étaient vendus sur le marché iranien bien moins chers que les originaux. Ces disques double face portaient une étiquette rouge-bordeaux avec l´emblème du lion et du soleil. On ne connaissait pas les fabricants de ces disques-pirates mais certains pensaient qu’ils étaient pressés à Constantinople.
Les disques enregistrés l´ont été sans amplificateur ni électricité. Le lieu d’enregistrement (studio) était situé dans l’avenue Lâlezâr et rue Filkhâneh, à côté de l’ancienne école Saint-Louis. Les enregistrements ont tous été faits en se passant de l’électricité. Les artistes, seuls ou en groupes, étaient dans une pièce nommée « studio » et placés devant la plus large ouverture du cornet acoustique. La partie étroite du dit-cornet était placée dans une autre pièce, le mur mitoyen ayant été percé d’un orifice du même diamètre que la partie du cornet qui passait d’une pièce à l’autre. Avec cette technique la sonorité moins puissante de certains instruments fut enregistrée avec un faible niveau sonore. C’est pour cette raison que le sétâr dont le volume sonore est faible et le caractère intimiste, n’a jamais été enregistré à cette époque ; Mirzâ Abdollâh, qui était un spécialiste du sétâr ne joue que le târ sur ces enregistrements.
En recherchant dans les différents documents originaux, on ne trouve rien sur la rémunération des musiciens, si ce n’est une vague proposition verbale de Pick à Lemaire ; en revanche, Pick mentionne bien les 5000 francs qu’il aurait donné à Lemaire sur contrat verbal ; il mentionne aussi la somme de 9000 francs qu’il aurait donné aux techniciens du son (les frères Hampe) ; Pick précise d’ailleurs, dans son rapport à Londres, que ces derniers ne lui auraient jamais donné de reçu malgré son insistance (Rajâ’i, 1994 : 70).
Sur le sujet de la rémunération des musiciens, Khâleqi est bien plus disert. Il raconte comment la compagnie His Master’s Voice (en fait la Gramophone Company) donna la responsabilité à l’arménien Hâmbârtsom de réunir un groupe de musiciens à Téhéran pour les préparer à un voyage à Londres où les conditions d’enregistrement seraient bien meilleures. Hâmbârtsom rencontra d’abord, pour ce faire, Aqâ Hoseyn Qoli et lui dit qu’il avait le projet de graver son art du târ sur des disques pour le conserver pour la postérité et que son nom reste à jamais dans l’Histoire de la musique ; Hâmbârtsom précisa qu’il se chargerait du voyage à Londres et de ses frais. Aqâ Hoseyn Qoli rapporta alors cette proposition à ses élèves et Darvish Khân mit en garde son maître en lui disant qu’il devait absolument exiger une rémunération. Aqâ Hoseyn Qoli revint vers Hâmbârtsom pour donner son accord à condition qu’il y ait un contrat financier ; Hâmbârtsom refusa d’abord, expliquant au maître que son élève devait être jaloux et voulait le dissuader d’effectuer un tel voyage ; devant l’insistance de Aqâ Hosseyn Qoli, Hâmbârtsom promit donc une rémunération et finalement ce voyage à Paris eut lieu et Aqâ Hoseyn Qoli perçut comme salaire quelques rouleaux de feutre anglais (1974 : 312).
Les musiciens iraniens firent deux autres voyages à l’étranger à cette période avec la même compagnie : l’un à Paris et l’autre à Tiflis. Après l’enregistrement de Tiflis, la Gramophone envoya les cylindres originaux à Berlin pour y effectuer la gravure des disques. A cause du début de la grande guerre, seule une très petite partie de ces disques arriva à Téhéran.
Notons ici quelques remarques sur les disques utilisés. Les disques enregistrés juste avant la première guerre mondiale et juste après avaient une vitesse de rotation de 78 à 26 tours/minute. Le choix de 78 tours/minute a été motivé par le fait que c’était un juste milieu entre 75 et 80 tours/minute, c’est-à-dire ni trop lent ni trop rapide.
On distingue pour cette époque plusieurs diamètres de disques :
le petit disque de 17,5 cm (7 inches) d´une durée de 2 minutes ;
le disque normal de 25 cm (10 inches) d´une durée de 3 minutes ;
le disque moyen de 27 cm (10,5 inches) d´une durée de 3,5 minutes ;
le grand disque de 30 cm (12 inches) d´une durée de 4 minutes. (Sepantâ, 1987 : 386).
L´épaisseur de ces disques était de 7 mm fabriqués dans un matériau très fragile ce qui les rendait très vulnérables. La densité des sillons était de 40 sillons par centimètre.
Il faut noter ici que pendant cinquante ans, jusqu’à la seconde guerre mondiale, le disque de 25 cm 78 tours/minute a été le plus couramment distribué.
Les disques enregistrés à l’époque de Mozafareddin Shâh (1896-1907) ne comportent pas de plages initiale et finale vide de sillons.

Master1, en Musicologie (option: ethnomusicologie), Université de Paris VIII, Saint-Denis, 2002, Les Premiers Enregistrements en Iran: L’évolution de la musique iranienne au début du XXème siècle (1898-1940), dir, Rosalia Martinez.

Leave a Reply