Entretien inédit avec Gilbert Rouget pour son Centenaire: Définition de l’ethnomusicologie

Entretien ( Le 25 mai 2006 ), inédit avec Gilbert Rouget pour son Centenaire. Ce grand homme, par le contraste qu’il offre avec les ethnomusicologues d’aujourd’hui, montre le déficit d’intelligence que cette discipline traverse

 

Première partie :

 

 Définition de l’ethnomusicologie

L’ethnomusicologie d’urgence

Trouver une définition exacte de l’ethnomusicologie fait problème dans le monde entier, même chez les Americains ! La mienne de  définition est toute simple : le mot étant lui-même composé d’ « ethno », de « musique » et de «logie», l’ethno-musico-logie c’est la réflexion scientifique sur la musique des ethnies.

Quel sens recouvre le mot « ethnie »? Il renvoie à un état de civilisation antérieur aux grands états nationaux que sont devenus la France, l’Allemagne,  l’Angleterre, l’Iran (anciennement la Perse), la Grèce, la Chine, etc.

Depuis que les grands états politiques fédèrent de petits groupes ethniques, le mot « ethnie » prête à beaucoup de discussions. Certains le tiennent pour un mot inventé par les ethnologues et dénient l’existence des ethnies. Je pense quant à moi que l’histoire de l’humanité est passée par un stade où il y eut de petits groupements d’humains dotés d’une unité culturelle, d’une unité de langue, d’une unité de coutume, d’une unité musicale, d’une unité morale. Puis, petit à petit, les états ont fédéré ces groupements relativement restreints et culturellement homogènes pour en faire des états modernes. Aussi,  le mot « ethnie » transcrit, à mon sens, un état antérieur à l’état politique que nous connaissons maintenant avec les grands états centralisés.

Ethnie est un terme qui réfère à un état de civilisation non centralisée.  Ainsi, en Iran, il y eut un certain nombre d’ethnies et de groupes culturels qui ont été réunis sous l’autorité d’un gouvernement central. Mais, malgré l’unité voulue par l’autorité d’un gouvernement central iranien, des ethnies différentes persistent à exister en son sein. On comprend dès lors pourquoi ce mot d’ « ethnie » n’est pas apprécié des états modernes. Ces états nouvellement créés, parce qu’ils attribuent à ce mot une connotation coloniale, voire impérialiste, s’imaginent que le mot ethnie est un terme méprisant. Il en va de même pour l’ethnomusicologie, parce qu’ils pensent que l’ethnomusicologie est liée à la période coloniale.

L’argument pèche en ce sens qu’à présent que la période coloniale est une page plus ou moins tournée, ça n’empêche pas ces petits groupements de perdurer comme unités culturelles, historiques, linguistiques, artistiques. Qu’importe si ces petits groupements ethniques aient été colonisés ou non par de grandes puissances européennes, ils n’en existaient pas moins comme ethnie. Confondre toutes ses affaires avec le colonialisme, non ! Et qu’aucun grand pays n’accorde à ces ethnies leur unité nationale, c’est à mon avis complètement scandaleux. Il y a au moins 25 millions de Kurdes, alors qu’il s’agit d’un pays beaucoup plus grand (dix fois plus grand) que la Suisse, elle pourtant un pays indépendant, et les Turcs dénient aux Kurdes toute indépendance, de même que les Iraniens et les Irakiens ne veulent pas que les Kurdes soient indépendants.

Il existe aussi beaucoup d’autres d’ethnies en Iran, et j’ai dessus un avis très particulier. Il conviendrait de conduire à leur endroit une ethnomusicologie d’urgence. J’entends par ce terme l’étude des musiques en train de disparaître sous le fait de la mondialisation et du modernisme…

Photo: Tran Quang Hai

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