Entretien inédit avec Gilbert Rouget pour son Centenaire

Définition de l’ethnomusicologie

L’ethnomusicologie d’urgence

(Le 25 mai 2006)

Ce grand homme, par le contraste qu’il offre avec les ethnomusicologues d’aujourd’hui, montre le déficit d’intelligence que cette discipline traverse

Deuxième partie

Il y a une certaine façon de voir les choses qui est ethnomusicologique : elle permet de regarder n’importe quelle musique dans une perspective ethnomusicologique, c’est-à-dire de considérer la musique dans son contexte social. On pourrait dire que, prenons de très grands musiciens contemporains: Boulez, Stockhausen, Carter, ces grands compositeurs peuvent être appréhendés avec un œil ethnomusicologique. Cela se peut mais est à mon avis abusif, ne veut plus vraiment rien dire et autant parler de musicologie ! C’est pourquoi à ethnomusicologie, je préférerais entendre « musicologie comparée ». Ainsi, moi même, j’ai travaillé dans une dizaine, voire une quinzaine d’ethnies africaines différentes, et puis je les ai comparées avec ce que je sais des Indiens d’Amérique ou des Orientaux, L’ethnomusicologie est fondamentalement comparative. Certes, chacun se spécialise dans un petit domaine parce qu’il faut se spécialiser mais sur une toile de fond totalement comparative. L’ethnomusicologie, par définition, est comparative. Dans les sociétés qu’on peut qualifier d’ethniques car faites de groupements humains relativement limités, il n’y avait pas d’écriture musicale, d’où cette distinction fondamentale à faire entre la musique écrite et puis exécutée et la musique sans écriture de même qu’il y a une littérature non écrite (l’orature), et une littérature écrite. Les ethnies africaines dont je me suis occupé ne connaissaient rigoureusement pas l’écriture ni musicale ni linguistique, or la pratique musicale qui est complètement ignorante de la musique est à mon sens une pratique musicale très particulière en ce sens que très différente de la pratique musicale écrite. C’est ce qui fonde en grande partie la légitimité de l’ethnomusicologie par opposition à la musicologie toute simple. Autrement dit, l’ethnomusicologie s’applique à la musique de l’ethnie, et l’ethnie se définit par un état de société qui n’a pas encore connu l’écriture musicale.

Dans le domaine des sciences humaines, on n’a jamais affaire à quelque chose de tout à fait fixe ni de tout à fait indépendant du reste. Prenons l’exemple corse, il y a une tradition corse du chant polyphonique qui n’est absolument pas écrite, et puis les Corses vivant dans le monde contemporain ont appris à écrire la musique et pratiquent maintenant la polyphonie écrite, ce qui n’empêche pas que leur tradition repose sur une pratique musicale non écrite.

Les Corses contemporains écrivent une musique qui a pris naissance dans un état antérieur à la pratique de la musique. C’est un fait qu’on ne peut pas contredire. Alors, que la musique non écrite se soit prolongée dans le monde contemporain pour devenir une musique écrite n’empêche pas que, dans le temps, elle était ignorante de l’écriture. Elle reposait sur des fondements sociopsychologiques différents de ceux qui sont en action dans la musique, disons de Boulez, qui est une musique conçue d’abord de manière cérébrale avant d’être vécue. Voilà qui constitue à mon sens la grande différence entre la musique écrite et non écrite, de même qu’il y a une énorme différence entre une langue écrite et une autre non écrite.

La musicologie, au sens habituel du terme, est l’étude de la musique écrite ou l ‘étude de la musique de compositeur et assez peu l’étude de la musique du musicien. La musicologie s’attache à l’histoire d’une composition, que ce soit celle d’une sonate de Beethoven ou celle d’une symphonie de Mahler. Elle s’intéresse à la personne du compositeur et à ses écrits, elle analyse ses écrits, mais ne s’intéresse pas plus au contexte social qu’au public qui l’écoute ou aux valeurs sociales qui s’y attachent. Elle parle de la musique en la coupant de son contexte, tandis que en l’ethnomusicologie prend toujours en compte le contexte

Ce que ça signifie symboliquement, affectivement techniquement dans sa pratique, c’est ça qui constitue la différence entre la musicologie et l’ethnomusicologie. La musicologie s’intéresse à la musique écrite à partir de la composition, tandis que l’ethnomusicologie s’intéresse à la musique à partir de son exécution. C’est très différent. L’ethnomusicologie, la source de sa réflexion repose sur la musique telle qu’elle est exécutée et non pas telle qu’elle est composée par un compositeur qui n’exécute pas.

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